Littérature
Makhambet, Abaï, Aouezov, Nurpeysov, Suleimenov
Allocution "Littérature qazaq" prononcée le 29 janvier 1998 par M. Rémi Dor, directeur de l'Institut d'Etudes turques à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) de Paris, à l'université Al Farabi d'Almaty
La littérature qazaq s’origine dans l’orature, cet art traditionnel des bardes, les aqïn. Le Verbe qazaq se nourrit d’espaces vierges. Puisant sa force au sein même de la nature, il emprunte au torrent sa vivacité impétueuse, à la steppe son monotone déroulement. L’orature qazaq est faite de paroles mille fois répétées et pourtant toujours actuelles. Portées de bouche en bouche, d’aoul en aoul, les grandes épopées d’autrefois, Qoblandï Baatïr, Qozi Kôrpôs et Bayan Suluu, Alpamïs, Er Töštük et tant d ‘autres sont le lieu où s’exprime et se ressource le peuple qazaq. Jusqu’au XIXe siècle, elles sont l’expression des forces vives et spontanées de cette grande nation centre-asiatique.
La spontanéité orale se prend au piège de la lettre sitôt franchie l’enceinte de la cité. Dès lors, la parole qazaq s’assagit, se civilise pour couler dans le cadre rigide qu’impose la vie urbaine. Elle s’érige en Culture et proclame la supériorité de l’homme sur les forces élémentaires. Elle se transforme en Littérature et impose l’irrémédiable fixité de l’écriture.
Cette métamorphose, ce passage d’une tradition à une autre, cette transition de la voix à la lettre, 3 hommes vont l’assurer au siècle passé: Coqan Valixanov (1835-1865), Ibray Altïnsarïn (1841-1889) et Abay Kunanbayuulï (1845-1904). Tous les trois sont nobles et le premier est prince.
Coqan Valixanov fait ses études à l’Académie militaire d’Omsk et devient officier du tsar. Sa vie sera brève, mais ardente et remplie. Sillonnant infatigablement la steppe, il recueille toujours plus d’informations sur le peuple et les traditions qazaqs. De 1854 à 1857, il voyage à travers le Semirecye, le Qazaqstan central, le Kirghizstan. Rappelons que Coqan était l’ami intime de Dostoievski, alors en exil à Semirecye. C’est surtout son expédition d’exploration au Turkestan chinois (1858-9) qui lui apporte la célébrité et lui ouvre les portes de l’Académie militaire et de la Société de Géographie de Saint-Pétersbourg. Il meurt quelques années plus tard, alors que s’ébauchait à peine une carrière fructueuse. Nous n’oublierons jamais que c’est à travers son oeuvre que l’Europe est entrée pour la première fois en contact avec l’histoire et la culture du peuple qazaq.
Tout différent fut le rôle d’Altïnsarin, le premier pédagogue qazaq. Né à Qustanay au sein du clan qïpcaq, il fait ses études à l’Ecole Normale et se consacre à l’enseignement. Amoureux de la langue qazaq, il va travailler sans relâche à l’ériger en langue littéraire. Grâce à ses efforts, elle supplante bientôt le tatar qui était alors utilisé comme langue de culture un peu partout en Asie Centrale. Altïnsarïn écrit des manuels d’usage grammatical, publie de nombreux récits pour enfants, des poèmes, etc. Son rôle politique fut déterminant : pour la première fois un écrivain qazaq exige la reconnaissance d’une identité qazaq distincte de celle des autres peuples türks. Il proteste aussi contre la politique russe d’assimilation culturelle et publie en 1883 un livre intitulé Mzisulmanlïktïn tutqasï (le Soutien du Musulman) dans lequel il défend la nécessité de propager les principes de l’Islam pour éduquer la population.
Cependant c’est Abay Kunanbayuuli qui va véritablement fonder la littérature qazaq et la placer d’emblée à un haut niveau de développement. Né à Qaraqarali, dans l’ouest du Qazaqstan, Abay étudie la religion, la philosophie et l’histoire à la médrésé de Semey. Il se lie d’amitié avec le révolutionnaire russe Mikaëlis et devient un adepte des idéaux progressistes et du réformisme social. Rentré parmi les siens, il s’efforça - tout en poursuivant son oeuvre d’écrivain - de faire évoluer les mentalités dans le sens du progrès, de la justice sociale et du développement culturel. Pourquoi Abay est-il un très grand homme de culture? Parce qu’il a su se débarasser des préjugés et du fanatisme qui régnaient à l’époque chez les intellectuels. Parce qu’il a su donner une forme nouvelle, à la fois simple et raffinée, à la culture traditionnelle dont il était l’héritier ; de telle sorte qu’elle soit accessible à tous et porteuse d’un message aussi bien pour le lettré le plus érudit que pour le berger le plus inculte. Je me contenterai de citer le jugement formulé sur Abay par le grand homme politique et intellectuel bachkir Axmad Validov : «Abay a eu le grand mérite de léguer à la littérature qazaq des oeuvres de grande qualité, tant par leur expression poétique, que par leur contenu idéologique. Ses observations perspicaces sur la vie des Qazaq confèrent à son oeuvre une haute valeur sociale ; ses poèmes lyriques sont riches de sentiments et parfaits par la forme» (PTF, 1964, p. 752).Abaï.htm
A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les conséquences de l’immigration russe dans la steppe qazaq vont déclencher une réaction violente qui s’organise autour du mouvement Alaš Orda. Mir Jaqïp Dulat (1885 - 1937) l’un des fondateurs de ce puissant courant politique écrit dans «Uyan Qazaq!» (Éveille-toi Qazaq), publié à Ufa en 1906 :
«Chaque année nos terres et nos eaux diminuent; elles deviennent la propriété des paysans russes. Les tombes de nos glorieux ancêtres se trouvent déjà au milieu des rues de leurs villes.»
Les deux autres membres du triumvir qui anime le mouvement Alas Orda sont Alixan Bukeyxan (1869-1932) et Axmat Baytursun (1873-1937). Bukeyxan, lui aussi originaire de Qarqarali comme Abay, est un prince issu d’une dynastie qui remonte à Cingiz-Xan. Il est ingénieur de formation, ce qui ne l’empêchera pas d’aborder les domaines de l’histoire et de la littérature avec un égal bonheur. Polygraphe remarquable, il écrira de nombreux articles dans le journal Sibirskie Voprosy, et publiera des ouvrages sur le folklore, l’ethnographie, l’histoire, en 1913 il fonde le journal Quazaq, puis de 1918 à 1919 il prend la tête du gouvernement national Alas Orda. C’était à la fois un grand savant et un poète. Il va promouvoir chez les Qazaq les idéaux d’union nationale et de développement culturel qui formeront le contenu idéologique du parti Alas. Luttant sur deux fronts, à la fois contre les Blancs de Koltchak et contre l’Armée Rouge, Alas Orda sera finalement balayé. Mais son action idéologique aura un retentissement immense non seulement dans la steppe qazaq, mais à travers toute l’Asie Centrale.
A partir de 1925, la littérature qazaq soviétique prend son essor sur la base de la littérature nationale précédente. Son rôle n’est pas négligeable et son représentant le plus illustre, Muxtar Ömerxanuulï Awezov (1897-1961), va former la mentalité de nombreuses générations qazaq. Né à Cingiz-Taw, dans la région même où vécut Abay, il fait ses études dans les médrésés locales, puis àl’Université de Léningrad. Professeur à l’Université d’Almaty, il publie durant sa carrière académique plus de quatre cents travaux scientifiques sur le folklore et les épopées. Cette activité impressionnante, qui suffirait à établir le renom international d’un chercheur, n’est cependant qu’une des facettes d’Awezov. Sa carrière littéraire commence en 1917 avec la pièce Englik Kebek, qui sera suivie d’une vingtaines d’autres pièces en dix ans. L’interprète principal d’Awezov est le fameux acteur Qojamqulov (1896-1979), qui fondera ultérieurement la troupe théâtrale M. Awezov.
La publication du roman Abay Jolï en 1942 vaut à Awezov une réputation mondiale. Cet ouvrage, comme l’écrit Aragon dans sa préface à l’édition française, «est l’une des plus hautes oeuvres du XXe siècle. Elle charrie un monde d’images et de pensées...» En un tableau chatoyant, détaillé et vivant, l’auteur nous entraîne au coeur de la steppe, chez les Tobïktï (le clan d’Abay). Le livre, qui retrace la vie et l’oeuvre de ce grand maître qazaq, est à la fois un roman passionnant et un manuel d’ethnographie. Tout est décrit avec une minutie, un luxe de détails et de précisions véritablement scientifiques : les coutumes, les traditions, les attitudes, toute la culture qazaq nous est présentée de façon vivante. Ce livre constitue une introduction incontournable à la connaissance des Qazaqs et du Qazaqstan.Aouezov.htm
Dès lors, il fallait beaucoup d’audace, après un tel précédent, pour oser aborder à nouveau la veine du roman historique. Pourtant Abdéjamil Nurpeysov, romancier venu à la littérature au début des années cinquante, a relevé le défi avec succès. Sa trilogie : le Crépuscule, les Cendres de l’été, la Saison des épreuves , retrace la vie d’un village de pêcheurs qazaq des bords de la mer d’Aral de 1914 à l’époque de la guerre civile. Grâce à la belle adaptation de Yuri Qazaqov, le public français a pu découvrir et apprécier cette oeuvre très riche d’un écrivain contemporain.Nurpeysov.htm
Toutefois, la personnalité qui, à nos yeux, domine la littérature actuelle est sans conteste Oljas Suleymenov. Son oeuvre, traduite en français par mon ami Léon Robel, connaît un vif succès, et nous attendons avec impatience la sortie de son prochain roman. Géologue de formation, Suleymenov s’est reconverti à l’étude de la turcologie, de la linguistique, de l’histoire. Cette diversité à la fois scientifique et littéraire nourrit et imprègne son oeuvre. Il fait jaillir sous sa plume les mots singuliers «tapis et renfrognés comme des chouettes » (Mais la poésie..., Lausanne, 1972, p. 141). Son style, inimitable mélange de prose et de poésie, qui s’appuie sur de très solides connaissances en théorie de la littérature, est un modèle pour beaucoup. L’écriture de Sulejmenov, sa technique, le foisonnement des images,, semblent marquer un auteur comme Milorad Pavic dont le Dictionnaire khazar (Paris, Belfond, 1988) n’est pas sans évoquer à bien des égards le Livre de glaise de Sulejmenov. Dans Transformation du feu (Paris, 1981), l’auteur nous donne quelques clés de son travail d’élaboration poétique, qui rompt définitivement avec la tradition classique qazaq. L’emploi du calembour comme opérateur de rupture mettant en contact des plans de pensée différents apparaît dans Az i ja (Almaty 1975), puisque az est au slavon ce que ja est au russe, à savoir l’expression de la première personne, «je», celui qui parle, c’est-à-dire Sulejmenov lui-même en qui s’opère la fusion des cultures orientale et occidentale. Je vois aussi dans ce titre une référence implicite au poème de Mir Jaqïp Dulat, intitulé Aziya et publié en 1917, année charnière pour le destin du Qazaqstan.Suleimenov.htm
Je clos ici la liste très incomplète de tous les auteurs qui, hier comme aujourd’hui, ont contribué à asseoir la littérature qazaq, à lui donner sa forme originale, à l’inscrire au patrimoine universel de l’humanité. Dans des temps souvent troublés, ces hommes de lettres ont avec confiance et sérénité montré la voie de l’espoir et du progrès. L’Europe bourgeoise du XIXè siecle avait tenté de construire un modèle mondial basé exclusivement sur le profit : elle a échoué, mais Abay en a tiré ce qu’il y avait de meilleur ; l’URSS marxiste du XXè siècle a tenté de construire un modèle mondial basé exclusivement sur le travail : elle a échoué, mais Awezov nous a laissé son oeuvre. Aujourd’hui, dans un Qazaqstan libre et indépendant, affranchi des tutelles et des contraintes, à la fois ouvert au monde moderne mais fier de son passé, je suis persuadé que de nouveaux talents vont éclore, de nouvelles oeuvres vont voir le jour. Sans doute joueront-elle un rôle important pour nous éclairer dans ce temps difficile qui est le nôtre. Le Qazaqstan est un grand pays, habité par une population dynamique : je ne doute pas qu’il détient les clefs de l’avenir, les clés de la reconquête par l’homme de demain de sa liberté et de sa plénitude. Et c’est pour moi une source de joie et de fierté que de pouvoir travailler en France à faire connaître votre culture et a développer les liens culturels entre nos deux pays.