LA VILLE DE TURKESTAN DANS LE PARADIGME DES VALEURS ACTUELLES

                                                Architecture du mausolée

             Wanda Dressler -  LADYSS / CNRS / Université de Nanterre

                                                              ( UNESCO, 27 11 2000)

                                                                     

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La ville de Turkestan, porte des deux mondes, occidental et oriental (selon l'écrivain Nurpaisov) dont on fête cette année les 1500 ans, fut le lieu de rencontre et de synthèse de deux types de civilisation, les civilisations nomades et sédentaires. Cette synthèse est marquée par le développement d'une culture urbaine qui donna lieu à une grande culture (confirmée par les récentes découvertes archéologiques qui témoignent de la fécondation réciproque de la culture des grands empires turco-mongols et de celle de la civilisation musulmane).

 La ville de Turkestan est en effet une des villes musulmanes les plus anciennes du Kazakhstan et un des grands centres de la culture turque. On peut la compter parmi les joyaux du patrimoine mondial de l'humanité Elle se situe dans la zone attractive et disputée du Syr Darya qui était, dès le ler millénaire avant JC un lieu stratégique de passage de la route de la soie contrôlée par la Chine, et ce jusqu'à la conquête musulmane au Vlllème siècle. De l'antiquité au Vème siècle, cette zone fut le centre de l'état Kangli, situé au long du Syr Darya, près de l'oasis d'Otrar et de Sairan, des collines de Karatay, des plaines de Tallas et de Kelles, siège de la tribu des Kangoi, ancêtres des membres de la tribu kazakhe Kangli.

 Auparavant nommée Yasi,(son nom actuel ne datant que du XlVème siècle, la ville de Turkestan est apparue dans la première moitié du millénaire sur le site des populations sédentaires des tribus Saka d'Asie centrale: les As dont on trouve la trace du VIIème siècle à la fin du XVIème siècle. Elle joua le rôle de centre d'attraction de la pensée spirituelle et idéologique du monde turc pour les différents états apparus successivement dans le Sud du Kazakhstan actuel. L'histoire de cette ville est donc essentielle pour les peuples turcs et pour le peuple kazakh, en particulier, pour lequel elle a joué le rôle de lieu fondateur.

 De 552 à 704, elle fit partie du puissant kaganat turc, centre politique et religieux des éleveurs nomades et premier empire de la zone. Celui-ci fut divisé en deux parties: la partie orientale, plus soumise à l'influence mongole, et la partie occidentale, plus soumise à l'influence turque. Il s'agit d'une confédération turcique qui compte de nombreuses tribus. La partie occidentale fut une zone très prospère de contrôle frontalier qui comptait déjà de nombreuses villes. C'est au VIIIème siècle que les premiers califats médiévaux pénètrent dans cette région, apportant avec eux l'islam, et donc des règles religieuses et avec elles des nouvelles conceptions de la civilisation urbaine.

 Ceux-ci vont porter la civilisation urbaine d'Asie centrale à son apogée, sous la dynastie des Karahanides. Sous leur égide, la cité d'Yasi devint un centre de propagation de l’Islam, à partir du IXe siècle. En 940, intervient la turcisation du territoire qui marque la fin de l'apogée des empires sédentaires chinois et facilite l'implantation progressive de l'islam sunnite qui cohabite désormais avec les anciennes cultures dominantes du zoroastrisme, du judaïsme, du nestorianisme et du bouddhisme manchou. La résistance de la culture existante, d'influence iranienne, aux nouvelles valeurs musulmanes, oblige les nouveaux maîtres à une reconnaissance du persan classique comme langue littéraire et donc à intégrer l'héritage culturel antérieur.

 Au Xème siècle, la ville de Turkestan, connue sous le nom de Chavgar, devient un grand centre commercial et administratif. La fécondation musulmane culmine au XIIème siècle : Chavgar devient le second centre religieux du monde musulman, une deuxième Mecque, pour cette partie des peuples turcs de l'Eurasie, faisant du Sud de la steppe kazakhe et du Syr Daya, une frontière de l'islam.

 Du fait de sa situation géopolitique, à la frontière entre la civilisation nomade et les cultures sédentaires, la ville et la région de Turkestan eurent un rôle de relais économique et de carrefour exceptionnel sur la route de la soie. Elles relièrent les steppes d'Eurasie au Proche et Moyen Orient, à la Russie et à la Chine et plus largement l'Orient et l'Occident. Ce fut un carrefour d'échange des idées et des connaissances politiques, scientifiques, philosophiques, des valeurs culturelles et matérielles.

 Le nom de Yassawi qui a propagé la religion musulmane au XIlème siècle, dans la région, s'origine dans le nom de cette ville. Yasy/Yassawi. Désormais, la ville est associée à ce nom qu'il a contribué à fonder comme centre spirituel et culturel de la région de Turkestan et des steppes eurasiennes qui l'entourent. Elle a ensuite donné naissance à des grands noms des sciences et des lettres, à des encyclopédistes comme Farabi, et à d'autres génies créateurs dans la lignée des anciens grecs (travaux sur la cité idéale, la nature des Etats, l'inégalité sociale). Du message de Yassawi ressort un amour pour l'humanisme, la tolérance, l'attention et le respect envers les femmes, l'enseignement des sciences. Son enseignement aboutit à la conversion des nomades au soufisme (islam réinterprété et adapté au mode de vie nomade au dire des intellectuels kazakhs rencontrés dans cette ville). Ses poèmes (Versets de sagesse) sont encore très populaires aujourd'hui comme ils constituaient le livre de chevet des Kazakhs au début du siècle, avant que la révolution russe et le régime bolchevique ne l'éliminent de leur quotidien.

 Cette nouvelle religion va se voir contrée, dès sa diffusion, par un nouveau pouvoir dynastique non musulman, les Kara-khitai, d'origine mongole, qui va entraîner la dislocation des groupes tribaux turciques, l'unification des steppes (fusion des modes de vie nomades et sédentaires), le refuge du soufisme dans un islam populaire qui s'intègre à la composante turcique, après la mort de Yassawi en 1166.

 Genghis Khan qui vécut de 1155 à 1227 prit l'oasis d'Otrar en 1206. Tout suzerain kazakh dut faire allégeance à ce nouveau maître mais l'élite sociale sunnite va pouvoir se perpétuer. Les descendants du fils de Gengis Khan, Tchagatai, vont opérer une synthèse de l'héritage arabo-persan et mongol. L'influence des facteurs locaux se fit de plus en plus puissante. L'empire de Gengis Khan, va éclater aux XIV-XVème siècles et provoquer la consolidation d'aires ethno politiques plus stables, suite à la décomposition du pouvoir mongol.

 La montée au pouvoir de Tamerlan (1336-1405) enracine paradoxalement l'héritage gengiskhanide dans la tradition locale,en l'intégrant dans un nouveau système politique qui combine légitimité gengiskhanide et légitimité islamique pour justifier son action et trouver des alliés. L'état de Tamerlan fut l'unique empire international de l'ère turco-mongole musulmane qui eut pour centre la Transoxiane, devenue ainsi un carrefour turco-persan majeur.

 A la fin du XIVème siècle, au début du XVe siècle, un grand nombre d'états furent érigés dans cette région d'Asie centrale. C'est à cette époque que Timour érigea l'actuel mausolée de Khodja Akhmed Yassawi dans le style du plus pur classicisme musulman, au dessus de sa tombe et qu'il lui dédia cette ville. C'est à la fin du XIVème siècle que Yasi devint la principale ville de la région de Turkestan et changea de nom pour prendre son nom actuel.

 Le XVème siècle constitue ainsi une date charnière pour cette région : c'est le moment où l'empire mongol s'effondre, où les Etats de la région émergent en tant qu'entités distinctes centralisées et qu'un début d'ethno génèse complexe se réalise avec la naissance d'une vie culturelle et scientifique liée à l'essor des centres urbains et au passage des voies caravanières. Langue et littérature turciques furent préservées, arts et sciences fleurirent, l'influence du soufisme se répandit. On assista à l'émergence d'une culture turco-mongole musulmane originale sous les Tchagataides et Tamerlan, structurant un ensemble de recompositions sociales, institutionnelles et culturelles dont la montée des courants soufis fait partie.

 Il s'agit d'un siècle majeur pour l'histoire du Kazakhstan. On vit se redéfinir ses frontières avec les Ouzbeks et le début d'une lente unification ethnique pour chaque aire. On vit se créer un khanat kazakh (1488-1518) autour de familles gengiskhanides et musulmanes, le Syr Darya étant la ligne de démarcation entre Kazakhs et Ouzbeks. Ces entités étaient désignées par le nom de leurs tribus ou de leurs dynasties (les noms des républiques ne correspondant à un territoire bien défini que depuis la période soviétique). La consolidation de ces aires ethno politiques a été concomitante de modifications majeures de leur environnement international. Entre 1501 et 1525 intervient en effet la fondation de grands empires autour de cette zone steppique : les empires de Perse, de l'Inde mogol, de Russie, de Chine, l'Empire ottoman, mais jusqu'à la fin du XVIIIe siècle pour le Kazakhstan et le milieu du XIXème siècle pour la Transoxiane, ces deux aires ethno politiques n'ont été comprises dans aucun cercle d'influence ou de vassilité dans les empires qui se développent autour d'elles. On assiste au XVème siècle à l'émergence de nouvelles unions de tribus, bases de nouvelles identités ethno-culturelles. Le nom de Kazakh qui signifie les « errants », les« exilés », attesté depuis le XIIIème siècle, dénomme ce nouveau rassemblement de tribus qui les distingue nettement des tribus Ouzbeks, celles-ci migrant en Transoxiane. Les recompositions se firent vraisemblablement autour de la défense des pâturages et d'intérêts entre tribus entièrement pastorales et semi sédentaires, ce qui recentra davantage l'identité des confédérations concernées autour d'activités économiques spécifiques.

 C'est à cette époque qu'intervient le fractionnement du Kazakhstan en trois hordes et sa lente islamisation réalisée entre les XVIe et XVIIIème siècle.

 C'est ainsi à la fin du Moyen Age que la ville est ainsi devenue un centre politique, économique et culturel de l'Etat du khanat kazakh. Aux XVI-XVIlème siècle, la ville et la région de Turkestan ont joué un rôle de liaison important entre la Mongolie, la Chine et l'Europe occidentale (la route de la soie se continue jusqu'au XVIème siècle). Selon des sources écrites sur le Sud du Kazakhstan, ce fut le moment d'un développement intensif du processus de construction et de consolidation d'une structure étatique kazakhe indépendante, centralisée qui va créer un nouvel espace économique et politique, unissant les différents pôles d'attraction (héritage mongol de centralité politique).

 L'histoire du Sud du Kazakhstan et de la vallée de Turkestan sont ainsi liées aux différentes étapes de l'affirmation de la structure d'Etat kazakhe. Quand on relit l'histoire politique du Khanat kazakh, la vie culturelle et économique du peuple kazakh apparaît inséparable de la région de Turkestan et de ses autres villes : Turkestan, Sairan, Sighnak etc. Sur le territoire ancestral des Kazakhs que l'on peut faire ainsi remonter au haut Moyen Age à travers les épisodes tumultueux de l' histoire des tribus de la confédération turcique, se sont développés de façon intense la culture urbaine sédentaire et l'artisanat stimulés par le commerce. La ville devint un rassemblement de forces militaires de l'état. Ce fut le coeur de l'organisation défensive contre les agressions des Djoungares.Au début du XVIIIème siècle, le khan Tauké, a créé avec l'élite kazakhe, la base législative qui permit la consolidation de l'Etat kazakh. C'est à Turkestan que furent consacrés les différents khans kazakhs, que se tinrent les ambassades des autres Etats et que furent enterrés les membres de la dynastie des Khans.

 Cette ville, du fait de son site stratégique dans la région riche du Syr Darya dut affronter encore la convoitise et la rivalité des Ouzbeks, puis celles des Djoungares et de l'Etat de Kokand voisin. Les offensives répétées des Djoungares aboutirent à la capitulation des Turcs en 1723 (la ville de Turkestan passa aux mains des Djoungares à cette date). La poussée des Djoungares incita les hordes kazakhes les plus exposées(Petite et moyenne) à demander protection à la Russie. Au XVIIIe siècle, la pacification de la région, puis sa conquête et sa colonisation progressive intervinrent jusqu'en 1886 (sous le contrôle d'un gouverneur général des steppes). Cette période marque le début d'une nouvelle synthèse identitaire kazakho-russe qui déplace progressivement le centre de gravité del'état kazakh centré autour de Turkestan vers le Nord. A partir de cette période, l'islam put être nouvellement réfuté comme composante essentielle de l'identité kazakhe par une nouvelle élite formée au contact des avant-gardes russes (l'écrivain et scientifique Tchokan Valikhanov, ami de Dostoïevski en est une illustration) mais l'héritage des hordes s'est conservé de façon durable et avec elles, tout ce passé rapidement retracé, exprimant le succès d'une intégration et d'une unification relativement rapide des différentes composantes culturelles anciennes en un seul élément kazakh à partir du XVème siècle.

 En conclusion, la ville de Turkestan ne fut pas seulement le centre de l'Etat kazakh et le point de focalisation de la vénération religieuse et spirituelle du monde turc. Elle joua un rôle de zone de contact (donc de rivalité)mais aussi de trait d'union facilitant les relations d'amitiés entre les populations kazakhes, ousbekes, nogaï, bachkirs,tatares, karakalpakes etc. Elle fut un lieu d'attraction et de protection à la fois des populations nomades et sédentaires, un point d'articulation et de dialogue entre les deux, un lieu de synthèse des différentes civilisations qui se sont succédées dans cette zone, des populations turciques, mongoles, chinoises et russes. C'est ainsi un lieu de croisement et de conservation des croyances du vieux monde et des confédérations des peuples altaïques qui habitèrent les premières cette région (proto-turcs de la Mongolie).

 Actuellement ses liaisons s'élargissent nouvellement en direction de nombreux pays occidentaux dont la France. La collaboration qui s'est nouée entre l'Institut d'art et de littérature Mouktar Aouezov de l'Académie des Sciences du Kazakhstan, à travers la personne de son principal animateur Beibut Mamraev et le laboratoire LADYSS du CNRS que je représente ici, dans les domaines littéraires, historiques et sociologiques est le symbole de cette ouverture vers une connaissance mutuelle, facilitée par le rôle de l'UNESCO. Le rôle actif de liaison et de visibilisation de la culture kazakhe par cette dernière et de tout ce qui concerne la réévaluation de la culture de l'Asie centrale comme patrimoine mondial de l'humanité a permis cette rencontre depuis quelques années, au travers des multiples commémorations qui nous font découvrir peu à peu les grands hommes qui ont nourri les valeurs et l'imaginaire kazakh au cours de son histoire.

 Un ouvrage portant sur la situation socio culturelle actuelle du Kazakhstan à l'issue de ce siècle de bouleversement doit conclure cette collaboration. Il s'appuiera sur les sources de l'histoire ancienne de la ville de Turkestan dont la redécouverte à la faveur de ces deux manifestations, hier à Turkestan et aujourd'hui à l'UNESCO est décisive : rappelons que la région de Turkestan fut une des plus résistantes à la soviétisation et à la déislamisation, le Sud étant plus ouvert à la pensée islamique que le Nord, plus soumis à l'influence russe. Ses élites l'ont payé du prix de leurs vies. Cela permet de comprendre pourquoi, dès 1990, l'actuel gouvernement s'est préoccupé en accord avec son voisin kirghize et le gouvernement turc de construire une université qui porterait le nom du sage soufi Yassawi dans le but de renouer avec cet héritage au profit des jeunes générations. Car retracer l' histoire de cette ville, c'est non seulement retracer l'histoire du peuple kazakh mais aussi celle de tous ceux qui l'entourent et qui ont tous subi son influence spirituelle à des degrés divers. Avant le XVI e siècle puisqu'ils sont nés d'un creuset commun. L'histoire administrative et politique des derniers siècles les a différencié mais leurs sources sont communes et tous s'en sont nourris en diversifiant à leur manière cet héritage. Se replonger dans ce dernier, c'est redécouvrir avec eux un fond civilisation commun, des enseignements spécifiques sur la tolérance, que le soufisme a laissé, des éléments de culture précieux pour comprendre l'identité des peuples de cette région et les valeurs qui guident leur renaissance aujourd'hui. Redécouvrir les traces civilisationnelles laissées par ce carrefour de la route de la soie, c'est renouer également les fils de notre propre histoire et relier notre imaginaire à celui des peuples d'Asie centrale qui se sont toujours pensés comme les traits d'union entre Europe et Asie.

       Pour la première fois dans leur histoire, ces pays qui ont acquis une souveraineté ont la responsabilité de construire des nations démocratiques et une macro région stable en dépit des multiples pressions des puissances internationales qui convoitent leurs ressources disponibles pour le IIIe millénaire.

 J'ai eu le plaisir de découvrir qu'une université dédiée à Yassawi avait été ouverte dès 1991 avec la collaboration des Etats turkmènes et turcs, avec comme perspectives l'ouverture d'un centre de recherche philosophique et religieux, que l'archéologie faisait progresser la connaissance sur ces régions avec relance des langues arabes et farci.

 Poursuivre cette recherche en liaison avec eux et avec vous ici sera pour nous l'occasion de découvrir plus qu'une simple religion, un art de vie et de pensée.

 

 

                                                                                                                                                                     

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