LE CHAMANISME

Aïgul Kuspan

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Définition

   Le chamanisme est un système de pensée qui doit son nom à un type de personnage religieux, le chaman (ainsi est-il nommé en toungouse - langue de Sibérie - en kazakh il est nommé baqsy) qui, de prime abord, se signale par un comportement à la fois caractéristique et personnalisé, connu sous le nom de « transe » Il est fait de bonds, de cris, de gesticulations, parfois de tremblements, l'ensemble étant en général suivi d'une chute dans l'inertie ; il varie avec chaque chamane et, pour chacun, d'une séance à l'autre. Ce comportement est imputé par les sociétés intéressées au contact direct avec des êtres naturels ou esprits. Ce contact est considéré comme le moyen d'action du chamane, grâce auquel il assure de multiples fonctions jugées indispensables à la vie de la communauté : elles vont de l'obtention de la chance à la chasse ou de la fécondité des êtres naturels et l'appel de la pluie jusqu'à la divination ou à la voyance (y compris pour retrouver des objets perdus), à la cure ou à l'envoi de certaines maladies, et aux relations avec les morts. (Encyclopedia Universalis)

   Le chamanisme est un système de croyances qui remonte à la Haute Antiquité et probablement au Paléolithique. Au Kazakhstan, la composante turco-mongole constitue, avec la composante iranienne, un fond ancien encore nettement identifiable dans ce système de croyances (V.Basilov. Le chamanisme des peuples de l' Asie Centrale et du Kazakhstan, Editions « Naouka ». Moscou, 1992.

Particularités du chamanisme au Kazakhstan.

Le chamanisme et l'Islam

          Le chamanisme de l'Asie Centrale, et du Kazakhstan en particulier, diffère de celui pratiqué en Sibérie ou en Extrême-Orient russe. Sa spécificité se traduit par l'absence de rituels d'ascension due à l'influence musulmane.

          La « limite de l'espace kazakh d'aujourd'hui marque également celle de l'extension de l'islam. » (Vincent Fourniau. Histoire de l'Asie Centrale. Que sais-je? PUF, Paris, 1994) Pourtant, Mircea Eliade, le seul auteur français à ce jour à avoir écrit un ouvrage général sur la question du chamanisme, considérait qu'il y a une unité fondamentale du chamanisme du centre et du nord de l'Asie. Selon lui, les techniques des séances dans l' Asie septentrionale et méridionale, mettent en évidence  la structure cosmologique de tous les rites chamaniques. (M.Eliade. Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase, Payot, 1968 (réed.1983).

            Le Kazakhstan, qui durant toute son histoire fut une terre d'invasions et de brassages ethniques, a produit un étonnant syncrétisme. Chokane Valikhanov, illustre ethnographe kazakh du XIX siècle, écrivait déjà: « Le chamanisme des Kazakhs, amalgamé à des croyances musulmanes formait une foi unique qui se disait musulmane, mais sans connaître Mahomet. Ils croyaient en Allah et en même temps aux ongons, faisaient des sacrifices sur des tombes de saints musulmans, croyaient dans le chaman et vénéraient les khodjas musulmans, se prosternaient devant le feu, tandis que les chamans invoquaient, en même temps que les ongons, les anges musulmans et louaient Allah. De telles contradictions ne s'excluaient nullement, et ils croyaient à tout cela en même temps. » (Choqane Oualikhanov. Les vestiges du chamanisme chez les kyrguizes. Oeuvres complètes. Vol.1 Alma-Ata, 1961.

            La cosmogonie musulmane a éclipsé la conception archaïque de l'univers en trois mondes - supérieur (céleste), intermédiaire (terrestre), inférieur (souterrain) - et le chaman s'est trouvé exclu du nombre restreint des élus (musulmans) appelés à se rendre, de leur vivant dans l'autre monde. Renonçant à cette prérogative du « voyage » le chamanisme du Kazakhstan a reconfiguré ses rituels et les relations du chaman avec les esprits ont évolué parallèlement vers une spécifié propre.

L'islam a imposé sa représentation de l'univers :

- pas de monde souterrain, mais des cieux, où se trouve l'autre monde;

- pas de division géographique, mais opposition de « ce monde périssable, provisoire et donc trompeur » à l'autre monde, éternel, immuable où séjourneront les âmes des morts, en enfer ou au paradis;

- l'accès à l'autre monde est réservé aux élus. La religion musulmane ne fait aucune place aux voyages chamaniques dans d'autres mondes;

- toutefois « l'islam a hérité des anciennes croyances arabes la croyance aux esprits (les djinns). La croyance en une relation entre les esprits et les hommes a facilité la fusion entre ce qui avait été préservé du chamanisme et de l'islam (V. Basilov. Le chamanisme des peuples de l'Asie Centrale et du Kazakhstan. Editions « Naouka ». Moscou, 1992).

         En effet, par un travail d'érosion et d'impression, l'islam s'est superposé au fond archaïque, pour donner finalement son visage actuel au chamanisme du Kazakhstan. L'influence - parfois même l'intolérance - de l'islam, les progrès de la médecine, dès avant la Révolution bolchevique, puis l'idéologie soviétique, avec ses corollaires la dissolution de la société clanique et athéisme scientifique, tout ceci a contribué à miner la place du chamanisme en Asie Centrale, sans jamais pourtant parvenir à l'éradiquer.

La survie du chamanisme au Kazakhstan

           Le chamanisme a été relégué par l'islam au domaine de la vie familiale et cantonné par la propagande soviétique à une vie officieuse, secrète. Au moins jusqu'aux années 1950, le chamanisme étaient encore largement pratiqué en Asie Centrale , tant en zone urbaine que rurale, tant dans les milieux semi-nomades que sédentaires. Actuellement il y a une absence de statistiques concernant le nombre de chamans en activité au Kazakhstan. Tandis qu'en Sibérie, l'église orthodoxe ainsi que les tribunaux régionaux établissaient la liste des chamans par crainte de leur influence sur la population, aucun recensement n'a été réalisé au Kazakhstan.

                La nouvelle vigueur du chamanisme depuis la perestroïka paraît avoir bénéficié d'au moins trois facteurs :

- l'engouement général de la population soviétique - largement relayé par les médias - dès la fin des années 1980, pour les médecines parallèles,

- l'exaltation, depuis l'indépendance, des traditions nationales, jamais abandonnées, mais enfouies sous l'uniformisation soviétique au point d'être parfois réduites à l'état des vestiges,

- le désarroi de la population face à une médecine officielle qui subit le contrecoup des difficultés économiques (pénurie de médicaments, exode des médecins dans le commerce)

Le rôle dévolu au chaman

            « Par chamanisme, j'entends une relation ou un culte basé sur la croyance principale que seuls certains intermédiaires peuvent assurer la liaison entre le collectif humain et les esprits (divinités). Ce sont les esprits eux-mêmes qui sont censés élire ces intermédiaires, pour en faire des individus à part, et les instruire. Les intennédiaires-chamans ont pour devoir de servir les esprits et, aidés par eux, de préserver du malheur les membres de leur communauté. Les chamans communiquent avec les esprits en état d'extase. Un esprit-protecteur est alors censé former un tout unique avec le chaman (s'incarner en lui). L'aide des esprits est censée conférer aux chamans des pouvoirs surnaturels, leur permettant d'assurer une pêche ou une chasse fructueuse, prédire l'avenir, conjurer le malheur, retrouver les objets égarés, faire le diagnostic des maladies, guérir, etc. » (V.Basilov. Le chamanisme des peuples de l' Asie Centrale et du Kazakhstan. Editions « Naouka ». Moscou, 1992).

                Cette définition place le chaman au coeur du système. Il est l'intermédiaire privilégié entre l'homme et les esprits. C'est un élu et, comme tel, il a des devoirs et des pouvoirs.

- les « grands chamans ». Pour les consulter, une abstention totale des médicaments et de l'alcool est nécessaire,

- les « chamans musulmans » qui soignent des maladies simples, par exemple les maux de tête.

Les esprits peuvent aussi accorder leur assistance à d'autres que les chamans :

- musiciens, chanteurs ou conteurs populaires, qui se disent « inspirés" : les esprits sont en effet réputés mélomanes,

- les familles dont les membres ne se distinguent par aucun don particulier, mais qui vivent sur un lopin de terre auquel sont liés les esprits.

Classification des esprits

3 catégories :

1) les esprits, en principe protecteurs de l'homme, bien qu'ils puissent aussi infliger des maladies en représailles d'une faute, ou pour obtenir la satisfaction de leurs désirs. Pour se libérer de la maladie, il suffit d'exaucer leurs voeux. Au Kazakhstan ce sont des esprits d'origine humaine (les ancêtres, les saints défunts). Le « mazar » (la tombe) frappe l'irrespectueux, la guérison pourra alors être obtenue par un flambeau, allumé en offrande au défunt.

2) les démons, mauvais pour l'homme par leur nature même. Indépendamment du comportement de l'homme, le démon le frappe de maladie ou de mort. I1 ne faut pas tenter de se le concilier ni de le servir. Les démons ne peuvent qu'être chassés ou « liés » par différents rituels magiques. Ils ne sont pas d'origine humaine et sont de toute éternité les ennemis de l'homme.

3) les esprits avec lesquels l'homme peut entretenir des relations amoureuses. Ce sont les pari L'esprit pari élit un homme qui doit lui vouer un culte, c'est à dire le nourrir. En échange il reçoit la faculté de prévoir l'avenir et d'expulser les mauvais esprits, responsables de la maladie.

En réalité, il est aléatoire de départager les esprits en « bons » et « mauvais » L'homme est affecté non seulement par les esprits malfaisants, mais aussi par les « bons esprits » parmi lesquels se trouvent les esprits du chaman, car tous ont besoin du sang de l'animal sacrifié à l'occasion du rituel de guérison. « La conception archaïque de la nature des esprits voulait que tous les esprits soient parfois malfaisants, parfois utiles, qu'ils soient plutôt « bons » ou plutôt « mauvais ». (V.Basilov. Le chamanisme des peuples de l'Asie Centrale et du Kazakhstan Editions « Naouka ». Moscou, 1992).

La division des esprits en « bons » et « mauvais » a été imposée par la vision musulmane du monde des esprits avec sa partition en « bons » (musulmans) et « mauvais » (infidèles). (V.Basilov. Le chamanisme des peuples de l'Asie Centrale et du Kazakhstan Editions « Naouka ». Moscou, 1992).

Instruments du chaman

 « Le baqcy se met à marcher autour du malade, son qobyz, son dombra ou son tambour à la main; après quelques tours, il entonne un chant magique d'une infinie tristesse, prononçant de temps à autre un aïnalaïn, ce mot qui littéralement signifie « je te contourne », signifie plus largement « je suis prêt à donner ma vie pour toi » et constitue, pour un Kazakh, une expression d'amour extrêmement forte. En effet, on évite généralement de contourner quelqu'un car ce serait vouloir, si cet homme est malade, se charger de toutes ses maladies » (Castagné, J. Survivance d'anciens cultes et rites en Asie Centrale. Revue d'Ethnographie et des Traditions populaires, no15, Emile Larose, Paris, 1923).

Objets de vénération

                La vénération des éléments ou objets inanimés : l'eau, le feu, les arbres. On y recourt comme moyen de protection ou de guérison, pour la force magique qu'ils sont censés détenir.

- L'eau a un rôle purificateur : traversée d'une rivière, pèlerinage à un lieu saint comportant une source.

- Le feu est utilisé dans de nombreux rituels chamaniques sous diverses formes ­flambeaux, torches enflammées, brasier à traverser mais surtout à ne pas sauter par-dessus et à ne pas répandre.

- Certains arbres (platanes séculaires, cyprès, mûriers) font l'objet d'un véritable culte « En quittant l'arbre sacré, le malade doit laisser un morceau d'étoffe de sa robe comme tribut - quantité de chiffons multicolores recouvrent ainsi les branches de karagatch » (Castagné, J Survivance d'anciens cultes et rites en Asie Centrale. Revue d'Ethnographie et des Traditions populaires, no15, Emile Larose, Paris, 1923)

- Les montagnes sont aussi l'objet de l'ancien culte chamaniste.

         Mais le rôle des esprits est primordial au Kazakhstan.

Différentes causes de maladies

       Pour les Kazakhs, les esprits « touchent » l'homme, à moins qu'ils ne s'introduisent en lui « La fièvre, le vertige, l'épilepsie, les troubles de la vue, les cauchemars et, d'une manière générale, toutes les manifestations qui révèlent d’un état morbide sont définis par un mot ­ - nid-maladie - c'est-à-dire maladie ayant élu domicile (son nid) dans le corps d'un homme. C'est le résultat néfaste d'un esprit malfaisant qui s'est introduit dans la personne ou l'a touchée. (Castagné, J. Survivance d'anciens cultes et rites en Asie Centrale. Revue d'Ethnographie et des Traditions populaires, no15, Emile Larose, Paris, 1923). Les facteurs qui peuvent déclencher une maladie sont divers :

- la frayeur (par exemple, un homme a passé une nuit près d'un cimetière et un djinn était entré en lui);

- le sacrilège (par exemple, un enfant a perdu connaissance après avoir arraché une branche d'arbuste sur un lieu sacré);

- mauvais œil ;

- le monde animal (par exemple, si on détruit le nid de l'hirondelle, ou encore si on tue un cygne.

Exemples

Croyance aux esprits des défunts :

I. Les Kazakhs préparent des galettes dans de1'huile tous les vendredi ou au moins font chauffer I'huile très fortement pour que les esprits se nourrissent de l'odeur de I 'huile ;

2. aux moments difficiles, par exemple quand sa vie est en péril, le Kazakh appellent les esprits à l'aide;

3. les esprits sont plus proches des Kazakhs et leur sont parfois plus importants que l'islam. Ainsi, Makhambet Outemissov, grand poète et guerrier du siècle dernier disait: « Pourquoi devrais-je faire un pélerinage à la Mecque au moment où les esprits m'obligent à défendre ma terre contre les invasions russes » ;

4. Le Président Nazarbaev dit, dans son message au peuple « La stratégie-2030 » : « Les esprits vont nous aider à devenir forts »

      Les Kazakhs continuent à croire en la force magique du feu. D'où :

I. La vénération du feu, du foyer.

2. L'interdiction d'uriner dans le brasier ou la cheminée.

3. L'interdiction stricte de sauter par dessus le feu.

 4. Avant d'utiliser un tout nouveau berceau on faisait sur son dossier trois ou sept taches noires avec le feu ou un fer chauffé.

      Les Kazakhs continuent de croire en le mauvais œil. Pour s'en protéger ils suspendent les plumes d'un hibou au seuil de la yourte (ceci protégent la maison et la famille), au berceau (pour l'enfant), aux instruments musicaux (pour préserver le talent musical des interprètes).

En Bretagne

- Triskell : symbole des druides, motifs en trois branches symbolisant J'eau, Je feu et la terre (vie, amour, mort).

- Le druidisme : religion, philosophie et série de rituels. Les druides ont disparu, pourchassés par les romains. Aujourd’hui, c'est une religion définitivement morte.

- Feu : la fête du Feu le 1er mai.

- Esprits des défunts : fête des morts qui après la christianisation est devenue la fête de la Toussaint.

- Pas de temple

- Culte qui s'apparente au chamanisme d'Asie (Jean Markale « Traditions de Bretagne » Ed. Marabout

Conclusion

       Le chamanisme est un système de pensée extrêmement cohérent et fort d'une logique qu'on peut qualifier de « circulaire », dans la mesure où les événements, les croyances et les actes se justifient et se génèrent mutuellement,

       Le chamanisme est un phénomène, qui au-delà du contenu religieux, est révélateur d'une conception du monde structurée et, dans une certaine mesure, cristallisée.La vigueur du chamanisme au Kazakhstan témoigne avec force de cet étonnant équilibre entre modernité et traditions, si caractéristique de la région.