La mer d'Aral se meurt

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 Fleuve Syr Daria

 Mer d'Aral

 Poissons

 Habitants

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 Maison

 Village

 Vent

 Village dans le sable

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 Bateau à sec

 Id.

 Arbuste dans les dunes

 Coucher de soleil sur la mer d'Aral

                                                                

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 Sud du Kazakhstan

 Antilope Saïga

  

Depuis les années soixante, la mer d’Aral s'assèche, sa surface de 67 820 km2 en 1950 s’est réduite des ¾ en 2 000. La salinité de l’eau de 9 gr par litre est montée à 30 gr rendant la vie impossible aux poissons qui faisaient vivre la population. Les ports d’Aralsk au nord et de Mouynak au sud sont aujourd'hui à 100 km des rives de la mer. Le climat s’est modifié et est devenu plus rude. La moitié de la population est partie et celle qui reste connaît de mauvaises conditions sanitaires.

    Dans la passé, la mer d’Aral avait connu des fluctuations, son niveau s’était déjà réduit d’une quantité équivalente et un des fleuves qui l’alimente, l’Amou Daria s’était autrefois déversé dans la mer Caspienne.

Le bassin

    Le bassin de la mer d’Aral, qui s’étend sur le territoire de l’Ouzbékistan, du Turkménistan, du Kirghizstan, du Tadjikistan, sur une grande partie du sud du Kazakhstan et même jusqu’au nord de l'Afghanistan, est constitué à l’est et au sud de montagnes, au nord et à l’ouest de terres arides ou semi arides. Le climat y est continental avec des étés à plus de 40° et des hivers au-dessous de – 20°. L’eau y est une ressource précieuse mais elle est rare. Elle provient davantage des montagnes que de la pluie.

    L’Amou Daria (Oxus), au sud, long de 2 500 km reçoit les eaux de ses affluents depuis les neiges du Pamir (7.000 m), les contreforts de l’Hindou-Kouch. Il draine la plus étendue des cuvettes hydrologiques de l’Asie moyenne. Il reçoit sur son parcours divers affluents. A 1437 km de son embouchure au sud de la mer d’Aral, son altitude n’est plus que de 300 mètres. Son débit s’affaiblit dans d’innombrables branches, soumis à l’évaporation et par les canaux d’irrigation dans la traversée du désert du Karakoum, « les sables noirs », ainsi nommé parce qu’il était pour ceux qui le traversaient symbole de mort. A Kerki, son débit de 2 500 mètres cube /seconde est passé à 2 000.  Malgré la canal du Karakoum qui relie l’Amou-Daria à la mer Caspienne, les hommes n’utilisent peu les eaux de l’Amou-Daria : seul le cinquième irrigue les oasis. Le fleuve ne produit que fort peu d’électricité tant il est coûteux d’en régulariser le cours et le régime.

    Au Nord, la mer était alimentée par le Syr Daria (Jaxartes), long de 2.200 km dont les eaux viennent à la fois du Pamir et des monts Tian Chan, ces hautes montagnes qui constituent la frontière est du Kazakhstan et la sépare de la Chine. Au cours de ses 2 200 km de trajet, le fleuve perd de son débit par évaporation, infiltration, et du fait de l’irrigation. Le Syr Daria alimente la riche vallée du Fergana en Ouzbekistan. Entre les deux fleuves Amou-Daria et Syr-Daria s’étend tout près de la mer Caspienne le désert du Kyzylkoum (les « sables rouges »). Le Syr Daria se perd en des bras multiples avant de constituer un delta en parvenant à la mer d’Aral. De 730 m seconde après la plaine du Fergana, le débit s'appauvrit à 490 mètres cubes à la tête du delta près de Kazalinsk. Le fleuve irrigue le Fergana, le piémont des Tian Shan et la steppe de la faim pour la culture du coton et du riz.

 

La population et le développement économique

    Pendant des centaines d’années d’innombrables conquérants ont occupé la région : Alexandre le Grand, les Parthes, les Romains, les Perses, les Huns, les Turcs, les Arabes, les Mongols et finalement les Russes. Cette région est devenue la Route de la soie lorsque les Chinois écoulèrent leurs marchandises : soie, épices, pierres précieuses au moyen de caravanes de chameaux. Il y a plus de deux mille ans, Khiva, Samarkand et la vallée du Fergana connaissaient un système d’irrigation qui permettait le développement d’une importante agriculture. L’eau était alors gérée par chaque village, mais lorsque les Russes conquirent les Khanats du Turkestan au 19ème siècle, ils développèrent les réseaux d’irrigation pour la culture du coton, aux dépens de la culture traditionnelle du chanvre. En 1950 le régime soviétique décida d’accroître la culture du coton au point d’en faire une monoculture intensive. Mais cette plante exige eau, engrais et pesticides pour se développer au maximum.

 55 millions de personnes vivent en Asie centrale dont 23 en Ouzbékistan, 35 millions dans le bassin proprement dit, et 3,5 millions dans la zone actuellement sinistrée. Cette population connaissait le plus fort accroissement démographique de l’Union Soviétique. Elle n’est pas concentrée dans les villes mais la moitié est répartie dans les vallées fertiles et les terres irriguées traditionnellement.

 L’économie s’est toujours développée dans la région à partir de l’élevage des animaux et de l'agriculture, plus récemment avec la culture du coton, mais aussi par l’exploitation des riches ressources en poissons de la mer d’Aral.

 La modification de l’économie régionale à la suite de la dislocation de l’Union Soviétique a conduit à une réduction de la production et au développement de jardins privés et de petites terres. Beaucoup de fermes d’état sont devenues insolvables par la désintégration des marchés. Engrais et tracteurs achetés en Russie doivent maintenant être payés en monnaie forte. Les ouvriers n’ont plus été payés pendant des mois. Ainsi, la production de céréales a été diminuée de moitié en 1994 par rapport à 1990, le coton de 31 %, les légumes de 40, la viande de 21 % à Kyzyl-Orda. La production industrielle s’effondrait d’un quart de 1993 à 1994 ! Et pourtant tout le bassin de la mer d’Aral est riche en minerais ferreux et non ferreux (antimoine, molybdène, tungstène, or, zinc… aussi bien qu’en ressources de gaz et de pétrole. Le Kazakhstan, qui est riche en charbon et en pétrole, manque d’infrastructures et d’équipements.

Le dessèchement de la mer d’Aral

                                               

Alors que la mer d’Aral était la 4ème mer d’eau douce du globe, sa surface s’est réduite des ¾ depuis 1960. Déjà au cours de l’histoire et même lors des derniers siècles, le niveau de cette mer avait varié comme aussi celui de la mer Caspienne plus à l’ouest. Depuis la lointaine époque où la région était occupée par un déversement des eaux de fonte des glaces arctiques, cette mer a subi des évolutions  selon les climats, les travaux ou les désastres provoqués de la main de l’homme, notamment par Gengis Khan et Tamerlan. Il fut même une période où le fleuve Amou-Daria se déversait dans la mer Caspienne. On a retrouvé très récemment, dans le lit desséché de la mer d’Aral, des sépultures qui étaient auparavant sous l’eau, de guerriers du XIVème siècle. Elles étaient à côté d’un mausolée  qui aurait été presque une copie de celui de Turkestan. Il y aurait même eu une ville et on a trouvé des squelettes entassés d’humains et de bestiaux montrant qu’il y avait eu une inondation brutale. La mer d’Aral s’est remplie à partir de cette époque. Mais depuis 1960, le niveau s’est abaissé de la cote + 53 m. à quelques +15 m, et la surface de  66.000 km2 s’est réduite à 20.000 km2 en 1995.

Pourquoi ?

     Quand les planificateurs soviétiques à Moscou décidèrent de transformer l’Asie centrale en champs de coton, ce sont d’énormes quantités d’eau des deux fleuves qui ont été prélevées. En 1970, 90 % du coton soviétique y étaient cultivés. Pendant des dizaines d’années, les conséquences humaines et environnementales ont été ignorées. L’Amou et le Syr Daria qui remplissaient la mer avec 40/50 km3 d’eau fraîche chaque année n’en apportent plus qu’un filet. L’eau de l’Amou Daria disparaît dans les sables avant son embouchure et celle du Syr Daria disparaît dans les plaines de Kazalinsk, 120 km avant son entrée habituelle dans la mer. La culture traditionnelle qui était basée sur une rotation et l’usage judicieux de l'eau a été abandonnée au profit de la production massive d’une mono culture, celle du coton.

 Le système soviétique des quotas n’encourageait pas les pratiques qui auraient pu prévenir ou tout au moins réduire la dégradation de la terre. Les responsables, dans leur zèle à les atteindre, utilisaient 54 kg de pesticides et 424 kg de fertilisants par hectares, 10 fois plus que la moyenne en ex-Union Soviétique. En 1986, la culture du coton occupait 3 millions d’hectares en Turkménistan, Tadjikistan et Ouzbékistan, soit plus de 50 % de l’ensemble de la production agricole. Entre 1940 et 1988, les surfaces irriguées ont augmenté de 300 % au Turkménistan, 200 % au Tadjikistan. Le coton est notoirement avide d’eau. Mais les hydrauliciens et les fermiers ont inondé d’eau les champs. Le coton a besoin de 8.000 à 10.000 mètres cubes d’eau par hectare, mais les champs turkmènes et ouzbèks en ont  reçu plus de 24.000 en 1980, au delà des possibilités d’absorption. Depuis l’Indépendance, les fermiers sont incités à abandonner la culture du coton au profit de cultures telles celle du blé, de légumes.

L’eau et les sols

     L’efficacité de l’irrigation est faible : seulement 40 à 50 % de l’eau atteignent les cultures, le reste disparaissant dans le sol ou par évaporation. On a associé à cette aberration la création de canaux en pleine terre. Les 1300 km du canal du Karakoum qui coule sur du sable et du gravier au Turkménistan perd un tiers de son eau par infiltration et par évaporation.

         En raison du  mauvais usage de l’eau, ce sont 3.5 millions d’hectares de terres agricoles qui ont été rendues inutilisables en 1988. La salinité et l’imprégnation en eau de sols productifs ont atteint un niveau critique. Les sols deviennent soit détrempés, soit salés à la suite de l’évaporation. En Ouzbékistan, par exemple, ce sont 1.6 millions d’hectares qui ont été atteints de salinité, soit 44 % de la totalité des zones irriguées. Dans tout le bassin de la mer d’Aral, l’usage abusif de l’eau a endommagé la terre. Des milliers d’hectares de terres productives sont maintenant couvertes du sel qui a été déposé à la suite du lessivage produit par l’irrigation excessive durant des années.

 Les eaux de surface et du sol, en plus du gaspillage dont elles sont victimes, sont saturées des polluants de l’agriculture, de l’industrie et des villes. Fin1980, plus de trois billions de mètres cubes d’eau de drainage étaient ainsi contaminés, à partir des champs de Turkménie et d’Ouzbékistan. Il faut ajouter les eaux d’égout et celles des déchets industriels qui se déversent chaque année dans l’Amou Daria. Tout cela finissait dans les eaux poissonneuses du delta ou dans les eaux souterraines. Les eaux des deux fleuves étaient autrefois de qualité. Maintenant le Syr Daria est si pollué que ses eaux sont foncées, malodorantes, impropres à la consommation ou à la pêche sur toute sa longueur. Chaque année, environ un million de mètres cubes d’eau de vidange non traitée est rejetée dans le fleuve en altérant  gravement sa demande biologique en oxygène (BOD). Malgré cela,  les deux fleuves sont utilisés de façon extensive pour l’irrigation. Du fait de la pollution industrielle, dans les roseaux, dans le riz, le millet, et même dans le blé qui pousse près du Syr Daria, on a trouvé des niveaux élevés de benzopyrène, produit très cancérigène, et cela à cause des gaz provenant des pots d’échappement des voitures, des chaufferies au mazout et au charbon, et de la fabrication de l’asphalte.

     Etant donné que moins de 3 % des habitants de la zone sinistrée de la région de la mer d’Aral ont accès à l’eau courante, la majorité est obligée de boire et d’utiliser l’eau fortement contaminée des puits des canaux et des fleuves. Dans toute la région, l’eau du sol est polluée par les nitrates des fertilisants, les sels minéraux des systèmes d’irrigation, les substances toxiques résiduelles des pesticides et celles de l’industrie. Dans la région de Kazalinsk au Kazakhstan, les eaux souterraines contiennent de 4,000 à 5,000 mg par litre, soit 8 à 10 fois le taux admis (500 mg / litre). Même dans les nappes souterraines des deux fleuves, la qualité de l’eau est compromise et dangereuse pour la santé. Au Kirghizstan, l’élevage intensif du bétail et l’usage inconsidéré des engrais ont pollué les eaux de surface et souterraines avec les nitrates et les déchets des animaux. Or un tiers des habitants puise l’eau des ruisseaux  et de puits primitifs. Aussi les maladies d’origine hydrique sont très répandues : typhoïde, hépatites et désordres intestinaux touchent chaque année un tiers de la population. Au Tadjikistan, les déchets industriels et des villes sont mélangés sans traitement aux eaux de surface. C’est dans toute la région que les ruraux sont soumis à une eau malpropre, contenant une quantité de phénols, dérivés de nitrates, pesticides, matières organiques et sulfates 10 fois supérieures à la limite admissible selon les standards de l’ex-Union soviétique.

 Alors que les eaux de surface et souterraines sont devenues dangereusement polluées, les habitants de la région de la mer d’Aral reçoivent moins d’eau qu’auparavant. Par exemple, chaque habitant de la campagne dans la province de Kyzyl-Orda reçoit seulement 15 litres d’eau par jour, beaucoup moins que la moyenne pour la région qui est de 125 litres par jour. Chaque citadin de Kyzyl-Orda reçoit seulement 40 litres par jour ce qui est loin des 550 de la moyenne nationale. Dans la plupart des zones rurales, l’eau potable est distribuée seulement une ou deux heures par jour. Sur 62 puits de la région de Kyzyl-Orda, seuls 24 sont encore opérationnels et l’eau qu’ils donnent est impropre à la santé.

 Le climat

 Des milliers de tonnes de sel s’étalent là où la mer s’est retirée et sont soumises au souffle des vents violents qui parcourent la région l’hiver et les dispersent à des centaines de kilomètres, avec les restes de pesticides : de 30 à 150 millions de tonnes en 1993, jusqu’en Biélorussie. Les terres agricoles autour de la mer sont devenues trop salines pour permettre la végétation, ce qui compromet la production agricole. Les déserts gagnent l’ancien lit de la mer. Le climat de la région s’est modifié : la mer régulait le climat, atténuant les vents froids de Sibérie et rendant les étés plus doux. Les étés sont devenus plus courts, sans pluie et les hivers plus longs et sans neige. La période de végétation a été réduite à 170 jours au lieu des 200 jours nécessaires à la pousse du coton.

 La crise de la pêche

 Avec le dessèchement de la mer d’Aral, on assiste à une disparition progressive de la pêche dans la région. La salinité de la mer a triplé pour atteindre 30 gr par litre, la transformant en désert biologique, les poissons ne parviennent plus à y vivre. Les 24 sortes de poissons qui y vivaient ont disparus En 1959, la flotte de pêche ramenait 50.000 m3 de tonnes de carpes, brèmes, sandres, gardons, barbeaux et une variété locale d’esturgeon. En 1994, du fait de la salinité des eaux, 5.000 m3 de carpes seulement ont été pêchées dans les quelques étangs pollués des deltas sinistrés de l’Amou et du Syr Daria, sans valeur commerciale, avec des taux élevés de pesticides. Avec la disparition de l’industrie de la pêche, ce sont 60.000 personnes, directement ou indirectement bénéficières de cette industrie, qui ont vu disparaître leurs ressources. Le village de Mouynak, au sud de la mer d’Aral en Ouzbékistan, autrefois florissant de la pêche, est maintenant à 80 km de la mer. Sa population de 45.000 h. en 1960 est passée à  13.000 en 1995.

    Beaucoup des habitants restants sont sans emploi depuis des années. Ils survivent avec les légumes et les fruits de leur jardin, en élevant des poulets et des canards. L’usine de conserves qui avait une capacité de 27 millions de boîtes par an en produisait seulement 4 millions en 1993. En 1994, elle n’a travaillé que quelques jours. Les poissons proviennent maintenant du Pacifique et de la mer Baltique, une solution de remplacement désespérée et coûteuse qui assure une survie précaire. En 1960, il n’y avait plus que 3.000 pêcheurs et leur famille, aujourd’hui, ils sont à peine 250 qui essaient de vivre avec les quelques lacs du delta de l’Amou Daria. En 1960, Mouynak avait produit par an environ un million de peaux d’ondatra (rat musqué) qui étaient vendues à des fourreurs pour faire des vêtements et des chapeaux. Cette industrie, dépendant des terres humides, a disparu depuis deux décades. A l’extrémité nord de la mer, au Kazakhstan, l’industrie de la pêche est également moribonde. Des vestiges rouillés de chalutiers et des cargos échoués gisent comme des carcasses de baleine sur l’ancien lit de la mer, comme un reproche silencieux aux planificateurs soviétiques. Les10 industries de taille moyenne de la ville d’Aralsk travaillent à leur rendement minimum ou sont fermées. Une exploitation de sel en dehors d'Aralsk serait le seul espoir de la ville pour créer de nouveaux emplois.

 La santé

 La crise économique qui atteint la totalité de l’ex-Union Soviétique a des effets insoupçonnés  sur la santé et la société. Durant la dernière décade, le taux de mortalité dans le bassin de la mer d’Aral est passé de 6,8 ‰ en1985 à 8 ‰ en 1994. La région a maintenant le taux le plus élevé de mortalité infantile de l'ex-Union Soviétique. C’est que la mer d’Aral n’est pas seulement une mer qui meurt, c’est aussi une mer qui tue. Au Karakalpaks tan, région de l’Ouzbékistan située au sud de la mer d’Aral, la mortalité atteint 50 à 60 pour 1000 naissances, elle est identique à celle de l’Indonésie et de la Birmanie. Les malformations sont nombreuses. La mortalité maternelle est également élevée : 120 pour 10 000 naissances dans certains endroits.

 La fréquence des maladies a augmenté de façon alarmante. La mortalité par tuberculose est actuellement une fois et demi plus élevée que pour l’ensemble des cinq républiques d’Asie centrale : 128,8 pour 100 000 habitants. En 1995, dans la région de Kyzyl-Orda au Kazakhstan des maladies infectieuses et parasitaires – typhoïde, paratyphoïdes, hépatites A, des maladies de l’intestin et de l'estomac – ont doublé. 20 % des jeunes femmes âgées de 13 à 19 ans contractent des maladies rénales. Beaucoup, au Karakalpak, présentent des taux élevés de strontium et de zinc. 90 % des femmes en âge de procréer souffrent d’anémie. Les maladies, tels les cancers y sont de trente à quarante fois plus fréquents. Les cancers de l’œsophage sont particulièrement nombreux comme au Kazakhstan où les mêmes taux de maladies sont retrouvés. Des cas de peste sont signalés. 70 % de la population est malade. Les médecins estiment que les maladies sont liées aux conditions environnementales.

 Crise de la Biodiversité

 Le bassin de la mer d’Aral contenait presque la moitié de toutes les espèces de plantes et d'animaux que l’on trouvait dans l’ex-Union Soviétique. Les deux deltas fertiles, avec leurs étangs et leurs lacs, constituaient comme une corne d’abondance. La région permettait la vie à 500 espèces d’oiseaux. 200 espèces de mammifères, 100 sortes de poissons ; les insectes et les invertébrés également étaient nombreux. Ils jouissaient de 300 000 hectares de surface dont 100 000 hectares de lacs peu profonds et autant de marais. A cela s’ajoutaient des centaines d’hectares de forêts d’arbustes et de petits arbres. Ces écosystèmes produisaient des zones de reproduction et de développement pour des centaines d'espèces animales : tigre d’Asie centrale,  sangliers, rats musqués (Ondatra), cerf de Boukhara, faisan de Khiva, des centaines de sortes d’échassiers et gibier d’eau.

 La flore de la région était également impressionnante puisque le bassin contenait 1200 espèces d'angiospermes, les forêts avaient 576 espèces dont 29 spécifiques à l’Asie centrale. Durant la période soviétique, 23 000 km2 d’un riche habitat biologique fut classé comme réserve, soit 0,3 % du territoire de l'Asie centrale. Malheureusement, après la dislocation de l’Union Soviétique, un tiers de cette surface a perdu son statut protégé. On estime que sur 178 espèces d’animaux que l’on trouvait dans les deltas, 38 survivent dans des habitats isolés. La chasse non réglementée et le braconnage ont décimé des populations d’antilope Saïga, de chèvres sauvages et beaucoup d’espèces d’oiseaux. Le dernier tigre a été abattu dans les années 30. Il n’y a plus aucun prédateur à la seule exception de quelques ours bruns dans des coins reculés du Pamir ou des monts Tien Shan.

 Situation institutionnelle

 La dislocation de l’Union Soviétique s’est accompagnée également de celle des institutions traditionnelles. Sans centre de commandement de l’économie, les institutions d’Etat se sont trouvées orphelines, sans budget, sans mandat clair, et plus important, sans stratégie pour la réorganisation et la renaissance du territoire.

 Durant la période soviétique, la politique émanait de Moscou. Le Comité Central du Parti Communiste dictait la politique des ministères et des autres organismes pour l’utilisation des ressources naturelles. Vers 1970, une petite section pour la conservation et l’aménagement rationnel des ressources a été incluse dans chacun des plans quinquennaux. Mais c’était plutôt de la poudre aux yeux. Jusqu’à la restructuration par Gorbatchev en 1988, la responsabilité de la conservation des ressources était attribuée aux mêmes organismes ou ministères qui les exploitaient !

 Mal préparés à l’Indépendance, les Etats d’Asie centrale ont rencontré beaucoup de difficultés pour corriger les 70 années de régime communiste. Il y avait paradoxalement bien des organismes, mais avec des responsabilités contradictoires. Il n’existait pas d’institution interrégionale pour régler le problème de l'eau, et peu avaient l’expérience nécessaire. Une Commission inter étatique a commencée à être créée en 1992. Au début de 1993, Les Nations Unies se sont impliquées dans la crise de la mer d’Aral. En 1994, la Banque Mondiale et le Programme de développement des Nations Unies (UNDP) ont fourni une aide de 250 millions de $.

    Trois organisations ont alors vu le jour : le Conseil interétatique pour la mer d’Aral, la Fondation internationale pour le mer d’Aral et la Commission Ecologie, avec pour objectifs :

         • Stabiliser et mieux aménager l’environnement de la mer d’Aral.

         • Réhabiliter la zone autour de la mer d’Aral.

         • Organiser la gestion des ressources en eau.

         • Accroître la capacité des organisations régionales pour la réalisation des programmes.

 Les moyens : gérer les ressources en eau, former l’opinion publique, garantir la sécurité des digues, surveillance des eaux transfrontalières, restitution des zones humides.

 L’UNESCO qui s’était engagée dès 1992 a créé en 1998 un Comité Consultatif sur les problèmes de la mer d’Aral.

nEn plus de l’activité des États, les Républiques d’Asie centrale cherchent à développer l’activité d’ONG, ce qui est une nouveauté dans cette région, mais il y avait déjà une longue tradition d’activités communautaires. Ces ONG ont pour but de développer la prise en main par les communautés locales des problèmes de l’environnement, en liaison avec les programmes régionaux. Un beau défi.

L’eau, source de conflit depuis l’indépendance

 La politique russe, puis soviétique a géré la région comme une entité géographique unique. De ce fait, il existe une répartition inégale dans la consommation d’eau. Les Républiques qui consomment le plus pour leur agriculture (Ouzbékistan, Kazakhstan) ne correspondent pas à celles qui détiennent l’eau (Tadjikistan, Kirghizistan)

Consommations :

        •Kirghizistan et Tadjikistan : 16 %

        •Ouzbékistan : 52 %

        •Turkménistan : 20 %

        •Kazakhstan : 10 %

L’utilisation de barrages par les pays en amont pour la fourniture d’électricité constitue une perte d’eau pour les terres agricoles, voire un système de chantage pour des règlements financiers.

nLe Kirghizistan conteste la partage des eaux, l’Ouzbékistan coupe le gaz du Kirghizistan en hiver 1998, les Kirghizes inondent la majorité des champs ouzbèks, coupent l’eau l’été, asséchant les récoltes.

nMais le Kazakhstan envoie 70 000 tonnes de blé en Afghanistan en échange de l’eau, l’Ouzbékistan propose l’envoi de gaz.

Le sauvetage de la petite mer d’Aral

 Les acteurs locaux ont eu l’idée en 1993 de créer une digue de sable de 14 km de long et de 30 m de large pour isoler la partie nord de la mer d’Aral, la petite mer d’Aral, encore alimentée en eau. Le niveau de l’eau a effectivement remonté. Mais en 1998 la digue a cédé sur plusieurs kilomètres sous la pression de l’eau et l’effet d’une tempête.

 Aujourd’hui, avec un financement de la Banque Mondiale de 70%, pour un montant de 85 millions de dollars, une entreprise russe est en train d’ériger une digue en ciment munie d’une écluse afin de réguler le niveau de l’eau. L’excès d’eau sera reversé dans la mer d’Aral. Mais la petite mer ne représente que le 1/10ème de la totalité de la mer

 

 Conclusion

 Il est grandement improbable que la mer d’Aral retrouve un jour son niveau initial. Le coût est jugé prohibitif (250 milliards de dollars). Cela ne veut pas dire cependant pour certains qu’il n’est pas possible de restaurer l’écosystème des deltas. La stabilisation de la dégradation serait, dit-on, en cours. Des espèces d’arbres, notamment des saxaouls seront plantés dans le lit de la mer pour réduire l’érosion (Banque mondiale : 45 millions de dollars), des plans sont élaborés pour réduire la salinité des sols, pour contrôler l’usage des pesticides.

 Cependant un cri alarmiste a été lancé le 18 juin 2004 par un groupe d’experts de l’ONU : la mer d’Aral, qui ne reçoit que 10% de l’apport d’eau naturelle, est en train de disparaître en totalité. Elle serait selon l’un des experts «virtuellement morte»!

 Cette annonce doit faire réfléchir sur le sort des autres « mer d’Aral ». Ne faut-il pas songer aux ¾ des eaux de notre pays la France, contaminées par les pesticides, à nos légumes et nos fruits contaminés à 50 %, à nos lacs désertés par la vie biologique, à nos estuaires encombrés de déchets pétroliers et autres substances toxiques, à nos sols pollués de métaux lourds ?

 Puisse cette prise de connaissance du drame de la mer d’Aral aider à la prévention et à la résolution des autres problèmes environnementaux. Alors le soleil pourra se lever à nouveau et redonner l’espoir.

 Jacques MONGNET

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 Références :

         Problèmes et perspectives de la crise d’Aral – Almaty 1997

          Encyclopaedia Universalis

Crédit photos :

         Antilope Saïga et images satellitaires : id. ci-dessus Almaty.

         Autres : Jacques MONGNET

Carte :

         Ministère des Affaires Etrangères


                                                                                   

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