TERRE NATALE DE MOUKHTAR AOUEZOV ET NUCLÉAIRE

Kazakhstan tu es immense

cinq France

sans Louvres ni Montmartres

tu aurais logé toutes les Bastilles

des capitales pécheresses.

Enorme bagne

tu flottais sur la petite carte.

Nous Kazakhs étions nés dans ce bagne.

Nous avons subi l'épreuve

par la fumée des feux de camp et les sabots

dans les ruelles nocturnes

l'épreuve de la gorge parle couteau,

nous avons pour toujours éprouvé

par les recrues

la terre noire,

la joie rayonnante du radium.

 

Oljas Souleimenov

 

Article paru dans "Médecine et guerre nucléaire" Vol 12 N° 3 - 3e trimestren 1997 et dans " Le monde d'Aouézov" - Mejdounarodiny knyb Abaïa - Almaty 2005.

Jacques Mongnet

Un film avait montré, grâce à l'ouverture d'archives secrètes, l'effet d'un souffle terrifiant et celui de la chaleur sur des constructions, des animaux. On apprenait ensuite que des paysans n'ont pas été déplacés et sont demeurés dans leurs habitations. On leur recommandait de se couvrir la tête sous des bâches.

Le car jaune s'est arrêté près d'une construction de béton. Ses multiples ouvertures circulaires font penser aux assemblages de projecteurs qui éclairent les stades de compétition. Mais les yeux ouverts sur la steppe, qui ont recelé jadis caméras et instruments d'observation, sont désormais vides dans leurs orbites. Les yeux de l'observatoire regardent encore nous semble-t-il du haut de leur colline vers une immense plaine hérissée de structures de ciment zébrées de fissures et chapeautées d'une ferraille tordue: ça et là des blockhaus laissent brandir, par leurs façades éventrées, de lourdes ferrures tordues qui s'élèvent désespérément vers le ciel, au-dessus d'un canon, en une ultime supplique. De blocs de ciment épars s'écoulent des larmes de béton vitrifié. Le sol est roussi, couvert rarement d'une chétive « stipa sareptana » des botanistes, l'herbe de la steppe. Il ne faut pas séjourner longtemps en ces lieux, on nous recommande de ne pas prélever de pierres et de laver nos souliers. Certains retiennent leur respiration tandis que la poussière qui jaillit sous les roues du car s'infiltre par le levier du changement de vitesse... Les monts Deguelen sur lesquels est situé le polygone et où ont eu lieu 500 essais nucléaires sont le prolongement d'une zone de monts, berceau d'une culture de steppes précédant même celle des Kazakhs. Ces montagnes sont la patrie du poète Abaï Kounanbaiev et de l'écrivain Moukhtar Aouézov. Ce dernier que nous honorons aujourd'hui était d'autant plus opposé à l'arme nucléaire que sa terre avait été transformée en polygone d'essai et que les habitants de la région allaient en souffrir dans leur propre corps et le continuent sans doute encore à l'heure actuelle.

 C'est l'intrusion de la science moderne dans sa forme la plus brutale et la plus destructrice, celle du nucléaire, qui m'a conduit à plusieurs reprises depuis 7 ans à parcourir la région entre Karaganda et Semipalatinsk, à aller à Sargal et Kaïnar et en particulier à Karkaralinsk où vécut le fondateur de la littérature kazakhe écrite et son historien. Des personnes très qualifiées ont déjà évoqué et honoré ici le poète. Aujourd'hui même et durant cette semaine l'écrivain Moukhtar Aouezov connaît à Paris, l'éloge que justifierait à lui seul le récit La jeunesse d’Abaï et cela avec beaucoup plus de compétence que je ne saurais le faire. Je voudrais seulement exprimer ce que peut apporter à l'Occident la connaissance des oeuvres telles celle-ci ou bien celle de Tchinguiz Aïtmatov. Notre grand poète et écrivain Louis Aragon, dont on célèbre également le centenaire cette année, avait en effet en 1959 traduit le roman Djamilia avec Madame Dimitrievna et avait écrit la préface du roman de l'auteur kirghize en la qualifiant la plus belle histoire d'amour du monde juste un an après avoir préfacé La jeunesse dAbaï de Moukhtar Aouezov, qui elle était traduite par Leonide Sobolev et Antoine Vitez. Comment ne pourrait-on pas être sensible à la coïncidence des anniversaires de deux écrivains entre lesquels tout laisse à penser qu'il existait une estime et un respect réciproque ? Et en effet, Louis Aragon a été si vivement impressionné par le récit de l'adolescence d'Abaï Kounanbaev, qu'il l'honore dans un préambule comme « l'une des plus hautes oeuvres du XXème siècle » et avoue ne pas trouver d'équivalent chez nous. Grand éloge qui s'associe à la grande modestie de la part de notre écrivain qui publiait cette même année la si admirable et vertigineuse Semaine Sainte où il évoque la débâcle des troupes de Louis XVIII à travers les Flandres durant les Cent jours. Mais lorsque Louis Aragon refuse à sa propre oeuvre la qualification de roman historique pour préserver dit-il les droits de l'imagination, Moukhtar Aouézov reconnaît que son travail d'historien est aussi une imagination de romancier. En fait tous deux ont procédé à une scrupuleuse étude historique qu'ils ont enrichie de l'imaginaire, et où l'érudition la plus précise est servie par le style. Ajoutons que le lyrisme du roman et son souffle épique l'apparentent véritablement à nos chansons de geste médiévales.

La qualité du récit de Moukhtar Aouézov apparaît dans sa pleine richesse lorsqu'il permet de goûter les récits d'une vie qui est semblable à celle des temps antiques, mais qui est aussi celle du peuple lui-même, tout imprégnée de ses traditions dont certaines perdurent aujourd'hui encore après les épreuves de la collectivisation et malgré les cosmodromes et les polygones. L'étrangeté est considérable pour nous occidentaux plus habitués aux salons proustiens de Madame de Guermantes, aux ambitions d'un Rastignac balzacien ou aux langueurs amoureuses de Madame Bovary analysées par Gustave Flaubert. Elle peut dérouter le lecteur dépaysé par les impératifs de l'élevage dans les steppes de l'Asie Centrale qui sont bien éloignés et différents de ceux des Alpes, et par les conflits liés à ces conditions. On est loin des harmonieuses nostalgies exprimées en musique par Borodine. Les étés torrides et secs et les hivers extrêmes durcissent les corps et les coeurs devant affronter les nécessités vitales. On comprend, par les descriptions, les besoins et les difficultés des incessantes migrations de la transhumance dans ce climat très âpre, les luttes incessantes, l'organisation d'alliances et les ruptures pour bénéficier des meilleurs pâturages. Mais, très rapidement, la vie intense, les sentiments, les amours et les luttes qu'ils entraînent captivent et retiennent en haleine. Et c'est un monde moderne qui apparaît in fine dans la description de le recherche d'Abaï vers plus d'humanité, avec le développement de la notion de droit, la nécessité de l'instruction, de sa propre culture et aussi de celle des autres : «je ne m'en vais pas pour m'amuser, mais pour acquérir une dignité d'homme » dit Abaï en partant pour Semipalatinsk. Peut-on voir là l'image de la récente prise en main de son destin par la jeune République kazakhstanaise ? Celui à qui est donné l'occasion et le privilège de parcourir et d'être reçu dans la steppe, dans les monts Tchinguis, à Inguedeboulac ou du coté de Karaul, comme j'ai pu l'être en particulier avec Oljas Suleimenov et le Mouvement antinucléaire Nevada-Semey, pense pouvoir retrouver l'atmosphère des réceptions décrites par Moukhtar Aouézov. Contrairement à la notion répandue, la steppe n'est pas uniforme. De douces ondulations délimitent de petits lacs. Parfois, un relief élevé avec des cimes couvertes de sapins rappelle à notre souvenir nos propres montagnes. Au printemps tardif les innombrables fleurs élaborent un délicat parfum. Ce jour là, le vaste aoul est assemblé pour gagner et réussir la fermeture du polygone nucléaire, les portiques d'entrée décorés, avec ses yourtes par dizaines entourées d'iris bleus, recouvertes de tissus brodés et derrière lesquelles fument les poêles qui cuisent les mets. Les chants et la musique retentissent sous le regard du soleil couchant, avec les costumes des artistes brodés de rouge, rose ou vert, tandis que la foule des arrivants se précipite en courant vers nos hôtes. Les femmes et les enfants aux costumes multicolores sont éparpillés sur les pentes rocheuses et contemplent le rencontre joyeuse. C'est alors que le pain est offert. La réception des médecins de divers pays a lieu sous la yourte par les hommes assemblés, aux traits ciselés sous le dur travail de l'élevage, tandis que les épouses apportent une multitude de plats variés et décorés, sous la voûte de feutre, couverte de tapis aux dessins géométriques et multicolores, jusque tard dans la nuit.

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Sur cette photo, une jeune femme kazakhe immobile et pensive contemple sa terre bouleversée : un lac créé par une énorme explosion nucléaire. Kazakhe, es-tu du clan Bokenchi, es-tu Togjane, bien-aimée d'Abaï, ou es-tu Djamilia, l'aimée de Danïar ? Qui que tu sois, ne restes pas là, pars ailleurs dans la steppe, pars vers la ville : ta santé est exposée aux abords de ce cratère radioactif, écoute l'aksakal puisqu'ainsi on me nomme dans ton pays, mais apprends nous encore davantage les mérites de ton peuple, fais nous découvrir comme dans cette semaine à Paris, ce que les tiens ont apporté à l'humanité. En honorant Moukhtar Aouézov, en le faisant connaître au monde, c'est aussi toute la culture kazakhe qui ensoleille ce printemps de chez nous.